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Les démons rouges et noirs du punk

Yannick Haenel

SPUNK : Notes sur Hegel, Bataille, les New York Dolls et le punk comme avant-garde

Veröffentlicht am 17.08.2021

*** Ils portent des boots rouges, sont maquillés, assis sur des poubelles, avec leurs cheveux longs, leurs guitares qui semblent des mitraillettes ; et comme des ragazzi du Caravage, ils vous disent à la fois « Viens » et « Va te faire foutre ». Sur la pochette du disque, leur nom est écrit au lipstick rose : New York Dolls.


*** Adolescent, je mélangeais les dieux de la poésie (Lautréamont, Rimbaud, Baudelaire) avec les démons rouges et noirs du punk.


*** Les New York Dolls voulaient séduire, mais ils avaient une dégaine à faire peur : les tignasses ébouriffées de gitans drogués, les grandes boots rouges de cabaret lubrique, la dope qui vous colle les yeux, tout ce cirque sexuel, torses nus, guitares phalliques et déglingue rock ’n roll à fond la caisse, cela sentait à plein nez son fiasco. Rien qu’à voir les pochettes (et les pochettes de disques auront fondé un art de l’érotisme, scopique autant que manuel), on sentait que ce brouillon sexy et arrogant retournait secrètement le monde, et que l’électricité qu’il y avait là-dedans était capable de court-circuiter toute la lourdeur musicale plébiscitée par cette époque, qui était merdique comme le sont toutes les époques.


*** J’écris ce texte d’une traite, sans documentation ni connexion Internet. Je le note à la diable, de mémoire, sans accorder mes instruments, pour la joie de l’improvisation punk. Les références seront peut-être approximatives, sauf pour Hegel

et Bataille, dont j’ai les livres avec moi, dans ce petit village italien où je passe l’été.


*** Les New York Dolls, c’est 1973 (leur premier abum) ; et c’est New York. Selon moi, le seul, le vrai punk est new-yorkais ; il vient séminalement – bruitistement – du Velvet Underground, en l’occurrence de leur deuxième album, l’insensé White Light White Heat (1968) ; il passe par Alan Vega et son groupe Suicide (premier album en 1977), par les New York Dolls, donc (deux albums officiels, en 1973 et 1975), qui deviendront, via Johnny Thunders, les Heartbreakers (album L.A.M.F., en 1977), dont l’un des membres, Richard Hell, avait fondé avec Tom Verlaine le génial groupe Television (premier album, Marquee Moon, en 1977), avant de faire des disques en solo, puis de devenir écrivain.


*** Le punk new-yorkais, à mes yeux, s’incarnera ensuite dans la perfection mélodique des Ramones, et dans la moindre chanson de Johnny Thunders, portant le punk jusqu’à sa dissolution (et son importation anglaise, via l’ex-manager des New York Dolls, Malcolm Mac Laren, qui aura l’idée de ce groupe bien connu, et néanmoins fondamental : les Sex Pistols.)


*** Histoire personnelle des illuminations. Un soir de 1981 (j’ai 14 ans, je vis en Afrique), j’achète Best, un magazine de rock. Sur la couverture, un groupe dont j’aime immédiatement l’attitude : The Clash. Leur élégance concilie le charme des voyous et l’intelligence tactique des combattants. J’achète leur 45 tours : London Calling, je l’écoute inlassablement, c’est un hymne émotif, un appel à l’intensité absolue, comme Rimbaud. À côté de ces trois minutes abrasives, les disques de The Police, que j’écoutais alors, me semblent insignifiants. Quelques mois plus tard, de retour en France, j’achète la cassette du double album London Calling, et ce sera ma première expérience d’immersion musicale : des mois à n’écouter que ça.

*** J’ai 15 ans, je lis, dans ma chambre, à Vannes, coupé de toute communication culturelle, une critique d’un certain Patrick Eudeline, portant sur un album du Velvet Underground. Je n’ai jamais entendu la moindre note de ce groupe, mais je comprends instantanément que je vais être bouleversé. L’horizon punk permet de projeter des espérances glorieuses à l’intérieur de son propre désir. Le slogan no future, je le comprends aussi comme cela : « Tout pour moi, rien pour la société ».


*** Et donc les Clash, passionnément. Dans ma biographie, je découvre les Anglais avant de connaître la source new-yorkaise. Je demande à aller à Londres, afin d’y acheter des disques. Je me procure les premiers The Damned, les Stranglers, j’apprécie bien sûr les Sex Pistols. Jamais je n’adopte l’attitude ni le folklore punk. Ni perfecto ni épingles à nourrice plantées dans le nez. D’ailleurs Joe Strummer, mon héros, est « surnaturellement sobre », comme dirait Rimbaud : pas besoin de frusques d’épouvantail pour effrayer vraiment le consensus. La musique se vit comme intensité ; les guitares sont le feu.


*** Ainsi devins-je intérieurement punk à partir de 15 ans. C’est mon secret, mon critère, mon éthique. Tout ce qui m’apparaît trop conforme, lourd, sage, « assis » comme dirait Rimbaud : je m’en détourne. Je découvre Lautréamont. Le punk + Maldoror : c’en est fini de mon appartenance à l’humanité.


*** Là encore : pas de frasques extérieures, le spectacle de la révolte me répugne car j’y devine un mensonge. La véritable négativité – le refus punk tel que je l’ai en tête – n’ a pas besoin de se commettre. Il se vit tout seul, comme aristocratie secrète de la négativité. Ma timidité y trouve son compte, et justifie par cette mystique intellectuelle du punk sa passivité de jeune homme trop calme.


*** Punk : ce qu’il y a d’irréductible en chacun de nous. Pas nécessairement insolent, ni destructeur : irréductible. En commençant à lire de la littérature, je cherche ce point dans chaque auteur. Si ce point n’existe pas, alors ce n’est pas de la littérature. Parfois ce point est imperceptible ; ainsi se révèle-t-il d’autant plus crucial, et suscite-t-il en secret des occasions de trouble, de vertige.


*** Punk : le noyau dur du rock – son cœur. Ce qu’il y a en lui d’inadmissible, d’irrécupérable. La nuisance fondamentale. Le crachat, ce qu’on ne supporte plus et qu’on lance à la gueule du monde. En 1977, les Sex Pistols ne font que vendre spectaculairement la mèche de ce qui se vivait poétiquement à New York sous le nom des Heartbreakers (ils feront d’ailleurs une tournée ensemble), c’est-à-dire sous le nom de Johnny Thunders ou de Richard Hell, à savoir que le grand geste duchampien de démonétiser tout objet, de mettre du rien à la place du tout, pouvait coïncider avec le bras d’honneur des jeunes chômeurs et des drogués. Dire no future, comme le Guy Debord de la période Lettriste avait écrit sur un mur de Paris « Ne travaillez jamais ». Jouer du rock n’importe comment (avec la nonchalance frimeuse et précise de l’insoumis), c’était persévérer dans la contestation vécue comme art de ne rien faire.


*** Les Olivensteins, le plus grand groupe punk français avec Asphalt Jungle, chantait crânement : « Fier de ne rien faire ».


*** Une telle contestation ne voulait rien d’autre qu’elle-même. Regardez la pochette du premier album des Damned : leurs gueules entartées multicolores font sombrer ce qui a lieu entre eux et nous. Il n’est pas possible d’avoir un quelconque rapport avec de tels idiots. L’idée même de rapport est néantisée par le bras d’honneur.


*** Devenir idiot pour faire honte à la société. Iggy Pop, le premier punk dans l’esprit, avec Lou Reed et John Cale (trois artistes, trois connaisseurs du jazz, trois coltraniens), l’avait compris : The Idiot est le titre de l’un de ses albums. L’idiot comme miroir déformant d’une société débile. L’idiot comme prince secret du sous-sol dostoïevskien. La crétinerie volontaire des interviews télévisées des Sex Pistols. Politique du doigt d’honneur.


*** Lu par hasard à 16 ans, au hasard d’un rayon de bibliothèque, La notion de dépense, ce petit brûlot anti-bourgeois de Georges Bataille, qui fustige l’économie comme manie. Ce livre m’apparut punk. La négativité reproche à l’ordre de mentir sur sa nature : il se croit respectable alors qu’il officie pour la mort. Le maintien de l’ordre comme impensé de la plupart des comportements : méfiance du punk en moi qui ne supporte rien ni personne, aucune autorité, aucune communauté. Tout pue la volonté de puissance, son sérieux (qui cache hypocritement une nullité crasse), son conformisme mortifère. Mieux vaut le brouillon, l’immaturité, la fièvre et le désordre poétique. La dépense, l’irréparable, l’accident, l’improvisation, les pulsions hybrides, le sexe.


*** L’anarchisme évident, intime, intérieur, musical. Un écrivain est à mes yeux quelqu’un qui a un rapport intime avec l’anarchie (et donc avec le punk). Qui écrit pour couper court aux emprises, à la glu des rapports, à la pesanteur de la société.


*** Il veut la solitude, comme Johnny Thunders, il veut la séparation comme Joe Strummer, il veut que l’univers se déchire et les étoiles se brisent, comme Georges Bataille, il veut que le négatif, en s’introduisant dans vos veines, suscite en vous un sursaut d’adrénaline qui vous transporte, comme Maldoror, loin des humains suffrages, et vous ouvre le chemin sexuel des illuminations, comme Jean Deichel et ses amies poétiques.


*** Sont punks, dans l’ordre où je les découvre, à 14 ans, 15 ans, 16 ans, etc. : Les Chants de Maldoror de Lautréamont, tout Artaud, Bataille (son retournement insensé des procédures sacrificielles, son athéologie) ; et puis Guyotat, Selby Jr, Thurston Moore, Léos Carax, Harmony Korine.


*** À 19 ans, je rêvais à la fois de Joyce-Bataille-Hegel et de Johnny Thunders (c’est-à-dire des New York Dolls et des Heartbreakers). Je pensais que les deux choses les plus passionnantes au monde étaient Ulysse de Joyce et L.A.M.F. des Heartbreakers (L.A.M.F. voulant dire Like A Mother Fucker).


*** Le punk est l’anarchiste devenu artiste. Un artiste non subventionné, qui crée de la destruction.


*** Brancher un ampli dans son garage et plaquer trois accords. Vitesse et rage. « Remote control » des Clash : chanson idéale, le tressautement de la jambe comme rythmique des nerfs qui ne supportent plus que la planète dorme.


*** Le déchaînement dont procède le punk relève de la décharge électrique, du court-circuit. Il s’agit de faire sauter les plombs de la société. L’idéal poétique serait l’électrocution. La subversion punk ne cherche évidememnt pas à être utile, elle ne se cherche aucune bonne conscience politique, ni aucun justificatif existentiel. Elle se dépense sans compter, jusqu’à la ruine (celle de l’objet qu’elle vise, mais aussi la sienne). Pure énergétique de l’orgasme : écoutez l’intro de « Sex Beat » du Gun Club, et l’univers se renverse au profit du désir, en faveur de l’ombre, pour faire jouir les amants de la nuit.


*** Une négativité sans emploi, comme dirait Georges Bataille. Qui ne se destine à rien d’autre qu’à se vivre à travers l’usage de sa propre intensité. Qui se soustrait aux emplois qu’on pourrait faire d’elle-même.


*** Car la négativité, chez Hegel, fonde le travail : la force du négatif se dialectise en action (qui est toujours une négation préalable à l’emploi de ses forces puisqu’elle modifie le monde). Autrement dit, la négativité hégélienne est récupérée. Pas chez les punks, qui maintiennent en eux le déchirement : no future signifie le refus de la dialectique hégélienne qui se nourrit de la négation en faveur du travail.


*** Je me souviens d’une « colle » de philo en khâgne, censée nous préparer à l’oral de Normale Sup, où j’oppose au texte hégélien des réflexions inspirées par la lettre de Georges Bataille à Alexandre Kojève, dans laquelle il ose incarner une trouée dans le système du savoir absolu : lui, Bataille, est la négativité irrécupérable, celle dont l’usage ne peut servir le dépassement (ou la « relève ») et se dérobe à la « satisfaction » qui rétribue le Sage hégélien. Je me positionne ainsi, dans l’excès d’une « insatisfaction » errante, trouvant ma consistance à travers une expérience du néant qui précède la négation (et donc la dialectique, et donc l’action et le travail et l’utilité). L’examinateur me met 2 sur 20 et en toute logique me déclare : « Pas de romantiques à Normale Sup ». Message bien reçu : je ne me suis pas présenté au concours.


*** Johnny Thunders, Jean-le-Tonnerre, ou le masochisme junkie porté à son excès suicidaire. La négativité sans emploi implique-t-elle nécessairement l’auto-destruction ? C’est une question fondamentale, celle que pose une vie qui ne vise qu’à se dépenser. La nuit de la défonce n’a pas d’égard pour le jour (le soleil, la santé). Ainsi la négation portée comme une exigence n’obtient-elle que sa propre dilapidation. C’est la récompense même, paradoxale et logique, de la dépense. Le punk comme part maudite de la musique.


*** Je lisais passionnément Hegel et Bataille en classes préparatoires ; et puis le soir j’allais voir en concert les Cramps ou les Dogs ou Jad Wio. Je ne vivais pas ce mélange comme une contradiction. D’ailleurs, ce n’était pas un mélange : en allant écouter les Cramps, je continuais à faire l’expérience d’une négativité qui me pousserait bientôt à écrire, à penser entre littérature et philosophie, à faire vivre à mon tour cette intensité qui crépite entre poésie et pensée.


*** À travers le bruit punk, n’apercevais-je pas cette nuit qu’on décèle dans les yeux de tout homme, ce « néant vide » (ou plutôt qui s’est vidé) dont parle Hegel dans la préface à la Phénoménologie de l’Esprit ? Il était question, dans le texte sur lequel s’élaborait ma dépense ontologique (texte expliqué et réécrit par Kojève, puis tordu par Bataille) d’une « apparition blanche », et d’une « tête ensanglantée », et c’était White Light White Heat du Velvet qui venait s’imprimer comme un filigrane au fond des yeux d’une telle « nuit du monde » : « On plonge alors ses regards, écrit Hegel, en une nuit qui devient terrible ; c’est la nuit du monde qui se présente à nous. »


*** Bien sûr, Sade, Goya, Beckett présentifient bien mieux cette « nuit du monde », mais le punk l’incarne en se consumant en même temps qu’il l’actualise. Un groupe punk, le temps d’un concert ou d’une chanson, maintient en lui « l’apparition blanche » dont l’intensité néantise ce qui n’est pas lui, ce qui reste, c’est-à-dire le monde. Même chose pour un groupe insurrectionnel, une revue littéraire, un amour.


*** Il y a un défi à se dresser ainsi comme néant face à tout ce qui croit exister. Une chanson des Ramones, un concert entier des Ramones (leur fabuleux double disque live) témoigne de cette vitesse de combustion de l’effraction ontologique punk.


*** Je crois que la négation de la société n’est pas seulement donnée dans la conscience ; elle s’extériorise à travers son déchaînement, elle nuit à ce qui demeure immobile et vacant autour d’elle.


*** Dans le punk, l’homme ne diffère pas du Néant pur. Ainsi n’a-t-il plus besoin de l’Histoire, il n’est que sacrifice. Le surgissement hégélien de la « tête ensanglantée » dans la nuit de l’être dit l’extrême clarté de cette destruction. Il s’agit de tuer l’étant, d’être entièrement résorbé dans une saturation qui prend la place de ce qui est (Glenn Branca, plus tard, en superposant des couches de riffs de guitare, fera tenir en musique un espace sonore entièrement bruitiste ; et Sonic Youth, aussi, par moments).


*** Hegel : « L’être ou le néantissement du “Sujet” est l’anéantissement temporalisant de l’Être, qui doit être avant d’ête anéanti : l’être du “Sujet” a donc nécessairement un commencement. Et étant néantissement (temporel) du néant dans l’Être, étant néant qui néantit (en tant que Temps), le “Sujet” est essentiellement négation de soi-même : il a donc nécessairement une fin. »


*** Hegel a composé la somme des mouvements qui se produisirent dans l’histoire, jusqu’à projeter (deviner) sa fin dans la figure totalitaire de Napoléon. Kojève, lui, projeta cette fin dans le communisme et la figure de Staline, au sens où s’y réaliserait intégralement l’arraisonnement de la nature par l’homme et de l’homme par l’homme. On peut, après Bataille qui, lui, consuma personnellement (nietzschéennement) tous les mouvements qui se produisirent dans l’histoire, et se vécut follement comme la fin, c’est-à-dire l’inverse du Sage – c’est-à-dire, dans notre terminologie, comme un punk –, on peut concevoir cette fin de l’histoire comme ayant été intégralement accomplie par et dans le capitalisme, par et dans la banque (et jusqu’à l’absorption de la banque dans la finance planétaire), le capitalisme et la banque ayant en effet trouvé le moyen de se rendre introuvables, car les mouvements de la finance ne s’accomplissent plus grâce aux décisions des hommes mais à travers des algorithmes qui sont devenus, à notre époque de nihilisme planétaire intégré, la figure du maître absolu.


*** Qu’est-ce donc qu’un geste punk, désormais, sinon une procédure inattendue qui grippe le système, un accroc dans le réseau, un bug dans le programme ? Piratage, hacking, surgissement d’une information par un lanceur d’alerte : derniers gestes punks (ce que Hegel appelait, je crois, les « actes étranges »).



*** Nous casser les oreilles ? L’excès bruitiste est plutôt du côté de la société qui a déjà résorbé entièrement en elle le négatif (l’a essoré). Comment pourrait donc s’exprimer le punk d’aujourd’hui ? À travers un silence, peut-être (j’impovise cette suggestion). Pas le silence de l’acquiescement alors, mais un silence qui sait et qui n’est pas d’accord – un silence duchampien. L’anarchie secrète de l’ « apparition banche ».


*** Le silence terrible de la machine. Le punk d’aujourd’hui en révèlerait le mutisme fondamental, comme le punk de 1967, 1973 ou 1977 révélait le néant de la société.


*** Puisque, selon Hegel, « l’Esprit n’obtient sa vérité qu’en se trouvant soi-même dans le déchirement absolu », il s’agit de maintenir en soi le déchirement à travers une endurance du néant que les punks connaissent mieux que personne. Le « séjour prolongé » de l’Esprit auprès du « Négatif » que préconise Hegel, c’est la vie quotidienne de Johnny Thunders, de Joey Ramone, de Richard Hell, de Tom Verlaine, de Joe Strummer, de Patti Smith, de Siouxie ou de Johnny Rotten, ces génies de l’anti-sagesse.


*** Il y a un existentialisme punk, et donc une vie de l’esprit qui endure son propre néant en tant que la destruction l’anime.


*** Georges Bataille énonce la possibilité d’une « négativité qui n’aurait plus de champ d’action ». Autrement dit, une négativité libérée de Hegel, libérée du travail, libérée des échanges qui structurent la société et de tout emploi de soi-même dirigé vers l’avenir. L’ « impasse » d’une telle négativité déchargée de tout projet, il y voit cet excédent qui appelle, à travers l’incandescence, une consumation somptuaire. L’impasse – le no future de cette négativité qui s’excepte –, relève d’une réticence à prendre part à la construction commune. Cette réticence est-elle héroïque ? L’improductif est le signe de la marge, mais aussi la lueur d’un monde enfin délivré du profit. Les punks n’auront jamais fait que se dépenser, sans chercher à posséder ni à obtenir : leur vie – leur esprit — sont dirigés contre l’économie.


*** C’est pourquoi les pochettes des disques solo de Johnny Thunders, le punk absolu, le vrai fondateur, celui qui aura maintenu en lui le séjour prolongé auprès du néant, et n’aura cessé, à travers les New York Dolls, puis les Heartbreakers, puis tout seul, d’en manifester la « force magique », comme dit Hegel, ses pochettes de disques témoignent pour cette « impasse » glorieuse, pour cet héroïsme de l’impasse inhérent à une négativité qui n’a plus de champ libre, et qui choisit le coin : sur la pochette de So Alone, Thunders est écroulé sur un tabouret, sur celle de Hurt me, il est affalé sur le sol, de dos, tête contre le mur. La loque beckettienne n’est pas loin. La poubelle non plus, dont l’esthétique antisociale abreuve l’imagerie punk. L’impasse, le coin terminal, est un existential de la brûlure, la signature d’une mise en scène sacrificielle qui est allée au bout d’elle-même. Le no future est une manière de vivre qui va chercher dans le coin de l’être une solitude à opposer aux adeptes de la société qui se croient pleins d’avenir.


*** Je reviens aux New York Dolls. J’écoute Trash sur mon téléphone, le premier morceau de leur premier album. La sensation est toujours aussi fraîche : celle d’un boucan innocent, qui tranche sur toutes les épaisseurs sonores existantes, et déroule sa transgression sexy sur un fond de guitares rock ’n roll aussi jouissif qu’une nuit d’amour.


*** Oui, l’innocence : est-il possible d’affirmer in fine que le punk a à voir avec elle ? Je crois que oui. Je crois que l’impératif de négation a constamment masqué chez Richard Hell – dont je n’ai pas dit à quel point Blank Generation (1977), cet hymne de 2 minutes 40, est un chef-d’oeuvre –, chez Johnny Thunders, chez Joe Strummer, chez Joey Ramone, une pureté dans la conduite qui font d’eux, et de leurs groupes, et du mouvement punk en général, une manifestation d’éthique artistique hors du commun (et je ne parle pas de leurs prises de position anti-racistes).


*** L’innocence : celle qui renverse les codes, qui met sens dessus dessous les genres, les filles et les garçons (regardez comment s’habillent les New York Dolls), le haut et le bas, la marge et le centre, les chiottes et la société, le commencement et la fin.


*** Je ne sais pas si le mot punk existe en 1973, lorsque les New York Dolls enfilent leurs combinaisons de cuir rouge, d’ailleurs je m’en fous. Dans les Illuminations de Rimbaud, il y a spunk, et je sais qu’en argot londonien, ça veut dire « sperme ». Pour moi, le mot « punk », sa déflagration, relèvera toujours de la giclée de sperme. Les New York Dolls, vautrés dans leur cuir frelaté, vous éjaculent dessus. Les mauvais garçons ne prennent même plus la peine de vous tabasser, ils sont vautrés sur un canapé sale de junkies, ils sont déguisés en putes comme dans un roman de Jean Genet, et lorsqu’ils branchent leurs guitares et se déchaînent, voilà : c’est comme s’ils vous éjaculaient dessus.


*** Les New York Dolls surjouent la retape comme des vieilles hétaïres afin de ridiculiser le petit jeu marchand de l’offre et de la demande et de s’anéantir dans l’extase d’une dépense pure, celle de la marginalité auto-destructrice et glorieuse qui, depuis son ban, revendique la couronne de l’art. Too much too soon, dit leur premier album : nous ne sommes de toute façon pas pour vous, semblent-ils dire à la société.


*** Too much too soon des New York Dolls est en effet un album dément, une œuvre dont la sauvagerie raffinée surclassera toujours n’importe quelle simagrée des Rolling Stones. Mais le meilleur album punk est à mon avis L.A.M.F. de Johny Thunders et les Heartbreakers. Quand j’étais seul dans les années 1980, c’est-à-dire durant toutes les années 1980, qui n’auront été, de 13 à 22 ans, qu’une longue solitude, j’écoutais ce disque. Je découvrais la littérature, j’étudiais la philosophie, j’étais d’abord enfermé dans un pensionnat militaire, puis j’errai dans une hypokhâgne et une khâgne, puis m’effaçai dans une fac de lettres, et obstinément, le soir, lisant ce que j’aimais lire, Joyce, Barthes, Derrida, Sollers, Genet et les Surréalistes, j’écoutais L.A.M.F, j’écoutais fidèlement The Clash, le Gun Club, les Dogs, les Cramps, j’écoutais The Saints et les Dead Beats, les Coronados et tous les disques du label parisien New Rose, que j’achetais chez Rennes Musique, une boutique aujourd’hui disparue, où l’on pouvait écouter tout ce que l’on voulait dans une cabine.


*** J’ai tous ces disques, quelque part, je ne sais où ; et j’ai dans la tête toutes leurs pochettes, que j’ai longtemps regardées, touchées, maniées avec une intensité, une minutie, une brusquerie qui relevaient du culte érotique.


*** J’écris ce texte pour affirmer qu’au même titre que les Dadaïstes, les Surréalistes, les Lettristes et l’Internationale Situationniste, le mouvement punk fait partie de l’avant-garde. À part le critique Greil Marcus qui, dans Lipstick Traces (mais je ne l’ai pas avec moi, et ne peux donc vérifier ses intuitions), reconnaît à travers une chanson des Sex Pistols la reprise d’un motif situationniste, lui-même emprunté à Dada, et accorde ainsi le punk à l’histoire des avant-gardes (mais se limite au moment londonien), personne ne prend au sérieux ce qui a lieu sous le nom de Johnny Thunders, des New York Dolls, de Richard Hell ou des Ramones.


*** Le punk – sa violence, son je-m’en-foutisme idéal, son insoumission –, est pourtant ce qui est apparu de plus excitant depuis la fin des années 1960, et en s’auto-dissolvant à mesure même de son émergence, en incarnant une dépense insolente qui refuse l’épargne du succès et les compromis qui la nourrissent, il n’aura fait, à sa manière désespérée, qu’accomplir la notion même d’avant-garde.

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Yannick Haenel

Yannick Haenel

est écrivain. Son œuvre ne cesse de confronter une certaine image du classicisme (notamment de l’Italie où il a longtemps vécu) et de la modernité la plus forte. Il fait des intensités de vie la matière de ses textes, avec un ancrage particulier dans la peinture. Il est notamment l’auteur de Jan Karski en 2009 ; de Tiens ferme ta couronne en 2017 (Prix Médicis) ; de La Solitude Caravage en 2019 ; d’Adrian Ghenie. Déchaîner la peinture en 2020.